Quand l’énergie créative s’en est allée, comme c’est le cas pour moi en ce
moment, plusieurs remèdes se présentent : se noyer dans l’alcool ;
flotter dans les paradis artificiels que procurent l’usage des
stupéfiants ; s’anesthésier de barbituriques ; dormir nuit et jour
enfoui sous un épais oreiller, ou s’éloigner, fuir au bout du monde pour éviter
le combat qui accompagne le choc dépressif d’une perte.
Je n’ai fait aucun de ces choix. Je les ai jugés dangereux, lâches et faciles
d’accès pour certains. Mais surtout, sans effet positif. J’ai pourtant fait un
choix, il le fallait. J’ai donc opté pour l’option la plus folle, sans doute la
plus difficile aussi : affronter ma stérilité créative, l'accepter pour en
sortir au plus vite…
Ma métamorphose ne s’est pas encore produite, bien sûr, mais je suis en chemin.
En attendant, j'ai fait ce que les patients dociles font : occuper mon
temps. Logiquement, j’ai fait mes gammes : j’ai copié Diego Velasquez,
Johannes Vermeer et Eugène Delacroix.
C’était un projet d’enfance et le voilà désormais réalisé, c’est bien.
L'orpheline au cimetière“ d’Eugène Delacroix, étapes par étapes.
Première étape. Passage d’un jus à l’essence, puis, une demi-heure plus tard,
passage d’une couche plus épaisse mais cette fois, j’utilise l’huile noire. Ça
couvre bien et c’est agréable. C’est du “gras sur maigre“ et ça marche
bien.
Deuxième étape.
Pour débuter, passage d’un jus à l’essence, laisser prendre, puis couvrir avec
une demi-pâte diluée à huile noire et medium gel. Plus on laisse prendre avant
de revenir et mieux c’est.
Plus les couches s’additionnent et plus le relief se module. Peu à peu, cette
orpheline ne m’est plus tout à fait inconnue. À mesure que je pose le pigment,
je me transporte dans cette année 1824 et dans le décor de ce cimetière. C’est
une journée de printemps. J’entends les bruits alentour et je commence à
percevoir, de plus en plus nettement, ce qui s’est passé cette journée-là. Je
devine cette fille. Sa modeste condition, soumise et sans illusion. Sa solitude
et sa tristesse aussi. Je sens l’émotion qui l’a envahie lorsqu’elle a posé
pour Delacroix, le bourgeois des nobles quartiers et j’imagine les idées qui
ont circulé dans son esprit pendant cette séance de croquis : l’illustre
espoir d’être un jour célèbre. C’est ce que je suppose !…

Troisième étape.
Passage d’un jus à l’essence. Laisser prendre. Dans le gobelet : gel
médium et essence. Ensuite, poser une demi-pâte. Laisser prendre. Poser des
rehauts. Ça accroche bien. Travaille agréable. Possibilité de reprises si on
attend assez longtemps. C’est l’attente entre les reprises qui est difficile à
gérer….
Entre deux étapes, je caresse le support de la toile pour vérifier la
siccativité de ma pâte, et, curieusement, c’est un buste que je touche. Je
goûte maintenant à l’odeur aigre-douce d’un parfum. C’est une odeur de sueur,
de vie, de soleil brûlant. J’ai envie d’aimer cette fille, de lui apporter mon
soutien, lui dire des mots d’affection, d’amour aussi, pour la rassurer. Je
veux surtout la faire sortir de son cadre et l’immortalité en hommage à sa
beauté. C’est fou ! Je me demande à quel moment cette fille a pris
conscience qu’elle serait célèbre ?…
Au-delà d’un stade, une fois le labeur de l’artiste dépassé, des portes
s’entrouvrent. L’ouvrage devient fusionnel, c’est une inspiration,
l’illumination. C’est peut-être ça, la grâce Divine… La puissance de cette
émotion est très supérieure à toutes les peines du monde.
J’ai hâte de déposer, d’une touche finale dans son globe oculaire, l’éclat de
la lumière céleste… Mais je me retiens !… Comme c’est difficile !
Quatrième étape.
Passage d’un jus avant de revenir dessus en demi-pâte. C’est terrible car j’ai
l’impression de détruire le travail que j’ai fait. J’ai du mal à attendre le
temps nécessaire. Comment retenir ma main alors que j’ai le sentiment d’avoir
tout gâté ? Mon devoir maintenant est de réparer cette souillure !… C’est
un impératif ! Le travail se fait au prix d’une bataille pour maîtriser le
temps et mon geste.
Progressivement elle revient à elle, reprend vie. C’est encore mieux
qu’auparavant. Plus vivant. Je l’entends. Cette jeune fille triste dit des mots
imparfaits. Elle m’émeut et je la trouble. Elle ne sait plus qui aimer :
Delacroix ou moi…. Désormais, Eugène et moi sommes rivaux. Je vais donner le
meilleur de mon pinceau car je veux qu’elle n’aime que moi.
Y arriverais-je ?
Dernière étape.
Mon médium est peu dilué dans mon gobelet. Je l’emploie presque pur. Je ne sais
pas ce que je fais : si j’améliore ou je barbouille…. J’ai peur. Est-ce le
trac de mal faire ?… Non ! Alors c’est autre chose.
C’est fait, la voilà terminée et je suis sans mot. J’avais raison ! ce
n’est pas le trac de mal faire qui m’a freiné, c’était autre chose :
j’avais peur de terminer, car finir, c’est cesser de créer, d’aimer… de
toucher. Accepter cette échéance, c’est accepter de ne plus donner, de ne plus
recevoir, ne plus l’entendre, elle, cette jeune orpheline qui parle maintenant
à mon cœur.
Elle me dit : « je suis une image du passé, depuis, j’ai vieilli et
je me suis enlaidi, ensuite, fatiguée, j’ai quitté ce monde à la hâte et sans
regret car je suis éternelle. »
Elle ment pour tempérer ma tristesse, pour me remercier. Elle est mon œuvre de
mon ouvrage, ma Muse, et c'est à moi de la remercier !
Pourquoi
j’ai copié ? Je ne sais pas, je ne sais plus. En dehors, bien sûr, de
cette œuvre réalisée, il ne reste aujourd’hui, et alors que plusieurs mois se
sont écoulés, que le sentiment fugace d’une aventure lointaine. Ce n’est qu’à
la vision de ces films que je peux me faire une idée des raisons qui m’ont
amenées au Musée du Louvre….